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Histoire

Histoire2019-09-18T15:52:39+02:00

1324 – 1901 LE MONASTÈRE

En 1324, Robert VII comte de Boulogne décide de fonder sur ses terres un monastère cartusien, la Chartreuse Notre-Dame des Prés.
Il le construit au pied de Montreuil-sur-mer qui est alors un port important pour le roi Charles IV le Bel, le dernier des capétiens.

L’ordonnancement d’une Chartreuse répond au schéma imaginé par Bruno de Cologne, le fondateur de l’ordre des Chartreux à la fin du XIe siècle. Ce schéma permet de concilier deux espaces de vie pour deux types de monachisme :
la maison haute dédiée aux Pères, moines érémitiques qui vouent leur vie à la prière, à l’étude et à la contemplation, dans le silence et la solitude de leur ermitage autour du grand cloître.
la maison basse est l’espace de vie des Frères, moines cénobitiques qui ont en charge le fonctionnement matériel du monastère.
Entre les deux maisons se situent les parties communautaires : église, réfectoire, salle du chapitre, bibliothèque.

Cette première Chartreuse, plusieurs fois dévastée et reconstruite au cours des siècles suivants, finit par être vendue comme bien national par les révolutionnaires en 1789.
Blaise Duval de Hautmarais l’achète et l’utilise comme carrière. Le bâtiment disparaît petit à petit.

En 1870, l’Ordre Cartusien rachète le terrain et les quelques ruines qui l’occupent. Il souhaite y rebâtir un monastère.
Sa construction est confiée à un architecte local, disciple de Viollet le Duc, Clovis Normand.
Clovis Normand édifie alors, en 3 ans, l’une des plus grande Chartreuse de France, pour 24 Pères, de 18000 m2, au cœur d’un terrain de 12 hectares, le tout entouré de hauts murs afin de préserver le précieux silence des moines.
L’architecte se voit en outre confier la réalisation d’une autre Chartreuse, jumelle de celle de Neuville mais deux fois plus grande car elle peut accueillir 48 pères, à Parkminster, dans le sud de l’Angleterre.

En 1901 sont promulguées les lois sur les associations qui vont mener à la séparation de l’église et de l’état, puis à l’expulsion de nombre de communautés religieuses.

Les Chartreux de Neuville n’échappent pas à la règle et quittent les lieux définitivement en 1905, emportant avec eux l’imprimerie Générale de l’Ordre qu’ils y avaient installé.
Ils s’exilent en angleterre, à Parkminster. Cette chartreuse est toujours en activité.

La Chartreuse de Neuville est désormais propriété de l’état.
George Clémenceau y inaugure un sanatorium en 1908.

L’IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE L’ORDRE

Pour les Chartreux, le livre est « un aliment perpétuel pour l’âme ».
Dans les « Coutumes » (1127), Guigues, cinquième Prieur Général de l’Ordre, énumère précisément le matériel que chacun des Pères doit avoir en sa possession : « une écritoire, des plumes, de la craie, deux pierres ponce, deux encriers, un canif, deux rasoirs pour racler les parchemins, un poinçon, une alêne, un fil à plomb, une règle, une pièce de bois pour régler la page, des tablettes ».

À Neuville-sous-Montreuil, dès le premier monastère (1324-1789), les moines installent une activité autour de cet élément essentiel à leur vie.
En cellule ou au scriptorium, le travail principal des pères, les moines érémitiques, est la copie et la correction des ouvrages, quelqu’en soit le sujet ou la langue.
Les Chartreux possèdent leur propre liturgie, ils ne peuvent donc utiliser les livres généraux qui conviennent aux autres ordres.
Or, durant la Restauration, les besoins de l’ordre cartusien en matière d’ouvrages liturgiques augmentent d’une manière exponentielle car il faut réimprimer tous les livres brûlés, dispersés ou détruits durant la révolution française.
Face à ce besoin impératif, la Chartreuse de Neuville se dote d’une imprimerie dès 1875.
Elle est d’abord installée au rez-de-chaussée de la cour d’honneur.
Le 22 Août 1885, Dom Léonard Gorse est élu prieur. Grâce à lui, l’imprimerie de la chartreuse de Notre-Dame des Prés connait une expansion sans précédent.
Cette même année, un nouveau corps de bâtiment est construit en parallèle à l’aile Nord. Il mesure 35 mètres de longueur sur 3 niveaux. Au rez-de-chaussée, se trouvent 7 machines : 2 presses à « rotation » pour le format « double raisin », 2 presses à « blanc » pour le format « jésus », 1 presse à main pour le format « colombier », 2 presses à pédales.
Au premier étage se trouve le magasin de composition où sont stockées les nombreuses casses qui renferment les caractères typographiques.
Au dernier étage se trouvent des ateliers de composition, de séchage et de pliage. Un autre bâtiment est édifié, plus haut sur la colline, réservé à la phototypie (impression de photos). Il se compose d’un atelier de photographie, d’une salle de pose, d’un laboratoire, d’une chambre chimique et de 3 presses d’impression.
Nonobstant les 15 imprimeries déjà présentes dans l’ordre, celle de Neuville devient officiellement l’Imprimerie Générale pour les Chartreuses du monde entier.
Dirigé par le frère Ernest Duquat, Les livres de la Chartreuse de Neuville, se démarquent par leur pureté et leur finition.
Il faut alors employer près de 45 ouvriers civils en plus des frères, pour répondre à la demande toujours grandissante. Les Chartreux impriment des livres liturgiques et des livres cartusiens, mais également un grand nombre d’ouvrages pour la société civile, sans grand profit toutefois, et parfois même à perte. Par exemple, « Le fond de la question juive, la Terre ou l’Argent lequel l’emportera ?», imprimé à la demande de Dom Léonard Gorse car l’auteur n’est autre que son père, ne sera pas un grand succès d’édition.

Outre le peu de rentabilité économique, l’imprimerie est source de nuisances : les allées et venues des 45 civils employés, leurs conversation et le bruit de la production troublent le précieux silence des moines.
La communauté décide alors de limiter la production à l’impression d’un seul ouvrage, Denys le Chartreux. Ce sera le cas jusqu’au départ des moines en 1901.

1901, les lois sur les associations, amenant à la séparation de l’Église et de l’État, sonnent le glas de nombre de communautés religieuses.
À Neuville, ce sont 300 caisses, qui pèsent 50 tonnes et remplissent 20 wagons de chemins de fer qui prennent le chemin de l’exil vers l’Angleterre. La bibliothèque à elle seule comprend 144 caisses, la sacristie 84.
En plus de ce train de mobilier, l’imprimerie fait partie du voyage mais part pour une autre destination.
Elle fait un arrêt à Tournai (Belgique) chez les Pères Camilliens où elle passe 10 ans.
De nombreux livres y sont encore édités jusqu’en 1913, quand le Chapitre Général décide qu’elle doit être transférée en Angleterre. Il faut près de 914 caisses pour contenir les 148 tonnes de matériel !
Le déménagement dure 5 mois.
Enfin, l’imprimerie rejoint la Chartreuse de Parkminster où elle est installée dans des étables, adaptées pour l’occasion. Raymond Coquerelle ancien élève de Desclée à Tournai, y dirige l’atelier dès 1914. Un ouvrier et deux frères, l’accompagnent, sous la direction d’un père. Il est le dernier à savoir faire fonctionner la presse.
Il s’éteint en 1954.
Avec lui se taisent les machines de l’Imprimerie Générale de l’Ordre des Chartreux, remplacée par une offset.

En 2012, nous avons conclu un accord tripartite avec le gouvernement anglais et l’Ordre des Chartreux afin de rapatrier le matériel d’imprimerie de la Chartreuse de Parkminster vers sa jumelle de Neuville-sous-Montreuil.
Ce retour de l’imprimerie attend son dénouement.

1908 – 1912 LE PHALANSTÈRE DE LA CLAIRIÈRE,
UNE UTOPIE ARTISTIQUE ?

En 1907, Georges Clémenceau inaugure à la Chartreuse, le sanatorium du Pas-de-calais. Lors de cette journée, il prononce un discours qui restera dans les annales : « A la vie solitaire et sombre à jamais disparue qui s’écoulait dans ces enclos fermés, succèdera au grand jour une vie active et féconde pour le progrès humain ; c’est tout le programme du parti républicain ».
A cette inauguration s’adjoint le docteur Victor Morel, maire de campagne les Hesdin. Ce dernier acquiert la Chartreuse grâce aux fonds collectés par l’association de l’Hôpital Cantonal de Campagne les Hesdin.
Cependant, les rentes réalisées par l’hôpital ne permettent pas la subsistance du bâtiment. Les deux hommes prennent la décision d’installer sur le site des activités annexes, telle une villégiature pour les ouvriers des Chemins de Fer du Nord, une colonie de vacances et enfin un comité d’artistes, appelé également « phalanstère » ici sous le vocable « La Clairière ». Cette appellation, est un hommage à une pièce de théâtre rédigée par Lucien Descaves et Maurice Donnay dont le sujet principal est un exemple de vie communautaire non conventionnelle et utopique.

A l’initiative de ce phalanstère se trouve Jules Rais (écrivain) et Ludmila Savitzky (comédienne et poète) qui géreront et animeront le regroupement jusqu’en 1912.
Le comité de la clairière se réunit pour la première fois le 8 avril 1908 dans la cour d’honneur de la Chartreuse. Cette association se divise en deux parties :
les membres du conseil dont le président d’honneur est Georges Clémenceau.
le comité de patronage dont le président d’honneur est Anatole France.

L’ensemble des membres de la Clairière se reconnait dans l’œuvre de Roger Marx, critique et auteur d’un ouvrage engagé L’art social. Le principal propos du livre vise à établir que l’art doit être partagé par tous et pour tous.
A cet effet, de nombreuses représentations artistiques ont lieu à la Chartreuse mais également à l’extérieur dans des villages ou dans les écoles.

De nombreux intellectuels travailleront à faire émerger ce projet auprès de la Société des Gens de Lettres, de grandes Académies et de la presse nationale (Le Figaro, l’Humanité,…).
La première session de l’été 1908 rencontre un vif succès. Près de 40 artistes se rendent à la Chartreuse.
L’année suivante, l’expérience est rééditée et près de 200 personnes se ressourcent à la Chartreuse mais les artistes sont moins nombreux car les candidats viennent désormais de milieux plus populaires.
De grands artistes participeront à l’aura de ce phalanstère :
Guillaume Apollinaire
Paul Fort
Adolphe Gumery
Georges Isambard, professeur de lettres d’Arthur Rimbaud
Henri le Sidaner (vice président et peintre)
Albert Besnard (peintre)
Gabriel Fabbre (compositeur)
Georges Desvallières (peintre et président de la Société des Salons d’Automne)
Pierre Roche (statuaire)

Lors de la première assemblée de « la clairière » plusieurs points sont abordés afin de réglementer l’accueil des participants :
Les candidats doivent faire parvenir une lettre d’admission ou de recommandation au président de l’association ou au directeur de l’hôpital. Leurs candidatures seront étudiées par le comité de patronage et le conseil d’administration.
Les candidats acceptés peuvent bénéficier à titre gracieux de quinze jours à un mois de séjour à la Chartreuse. Renouvelable dans des cas exceptionnels.
Pour l’acheminement des participants, la société des chemins de fer du Nord, accorde gracieusement un billet aller/retour à demi tarif en partance de Paris pour Montreuil sur Mer.
Les familles peuvent être logées dans les villas (anciens ermitages des pères), qui sont pour l’occasion aménagées comme de véritables maisons avec cuisine, salle de bains, salle de lecture, chambre(s),…
Les autres ménages et les célibataires sont eux logés dans les ailes aménagés en dortoirs.
Les repas sont assurés par les ménages qui peuvent se fournir en produits alimentaires dans la ferme attenante, à Montreuil ou à Neuville. Pour ceux qui ne peuvent se préparer à manger seul, un restaurant (indépendant de l’hôpital) est aménagé dans la Chartreuse pour un coût de 2 francs par jour.
Les participants peuvent bénéficier de soins médicaux gratuits mais les médicaments restent à leur charge.
La discipline est réduite à son minimum : « L’œuvre compte sur l’esprit d’ordre et de camaraderie des bénéficiaires ». Les locaux et les espaces extérieur sont mis à leur disposition.

Lors des soirées et des évènements, occasion est donnée aux artistes de se mêler aux villégiatures d’ouvriers, d’artisans, d’employés, de professeurs,…
Certaines soirées ont une valeur caritative. Les fonds sont versés soit au bénéfice de l’hôpital soit à l’association de la Clairière qui en fait usage pour les sorties ou remplir la bibliothèque,…

Les évènements culturels qui se déroulent à la Chartreuse sont assez variés, conférences, revues théâtrales, lectures, concerts, récitations de poèmes, soirées « publiques », auxquels peuvent se joindre des habitants de Neuville et des environs.
Ces évènements se déroulent dans les espaces les mieux adaptés aux représentations comme la grande chapelle pour les concerts, la bibliothèque pour les représentations théâtrales ou le salon de l’évêque pour les expositions.

L’HÔPITAL CIVIL BELGE
1915 – 1919

1.Les débuts de la guerre
Lorsque le conflit débute, un hôpital de guerre français se met en place à la Chartreuse. Toutefois, un contrordre émanant du général Joffre lui substitut un hôpital civil belge, qui s’installe dans les derniers jours de 1914.
A la mi-octobre 1914, la situation est critique pour les troupes belges et françaises face à l’avancée des Allemands. L’Etat-major opte alors pour l’inondation de l’Yser. Les villages sont évacués et plusieurs hôpitaux de guerre installés en arrière du front sur le sol français, afin d’accueillir les réfugiés.

2. Le choix du site
Le choix de la Chartreuse pour l’installation d’un hôpital, n’est pas fortuit, le bâtiment se situant sur une zone moins touchée par les conflits et ayant déjà servi d’hôpital durant les années précédentes.
Une chartreuse est cependant un monastère rudimentaire : s’il permet d’accueillir un grand nombre d’individus, les espaces sont immenses, humides, perpétuellement en courant d’air et très difficiles à chauffer. Le choix d’implanter un hôpital un hôpital dans un tel lieu, malgré ces désavantages, est principalement dû aux particularités architecturales d’une chartreuse, propres à cette congrégation.
Les moins se répartissent, en effet, en deux communautés : les pères, qui vivent en ermites dans la « maison haute » (espace de silence et de solitude qui regroupe 24 ermitages autour du grand cloître) et les frères qui, eux vivent en communauté dans les ailes de la cour d’honneur appelée « maison basse ». Entre ces deux blocs se situent les espaces communautaires avec l’église, la bibliothèque, le réfectoire et la salle du chapitre. A cette disposition, s’ajoute le principe d’autosubsistance du monastère et son extrême isolement, qui permet aux moines de se rapprocher de Dieu. Architecturalement, un monastère chartreux convient donc parfaitement à l’implantation d’un hôpital. Il est en effet possible de produire sur place toutes les denrées nécessaires à un grand nombre de personnes et d’isoler, dans un but prophylactique, les malades du typhus de la population portante.

3. L’organisation de la vie sur place
La plupart des réfugiés arrivent à la Chartreuse par leurs propres moyens, à pied ou en charrette, tandis que blessés et enfants sont acheminés en train jusqu’à Montreuil depuis Hazebrouck. L’hôpital civil belge est dirigé par le Docteur Jean Jonlet et la gestion de l’établissement assuré par un aumônier, l’Abbé Plouvier, secondé par une centaine de personnes (médecins, infirmières, ouvriers, religieuses,…). Près de 5000 personnes séjourneront à la Chartreuse jusqu’en 1918 : familles entières, personnel, militaires, orphelins,…

L’Abbé Plouvier s’efforce de maintenir un semblant de vie normale en ces temps de guerre et gère à la Chartreuse l’une des « colonies scolaires » belge les plus importante de la première guerre mondiale. Attachant une grande importance à l’éducation, il met en place un enseignement pieux et laïque par le biais d’un corps d’enseignants belges, et entretient une correspondance assidue avec le ministère des Sciences et des Arts de Belgique afin de se procurer les ouvrages nécessaires à la scolarité des enfants.
De leur côté, les adultes vaquent aux différentes activités de la vie quotidienne, créant une véritable communauté villageoise au sein de la Chartreuse ; tous les corps de métiers nécessaires y sont représentés (boulanger, sabotier, menuisier, concierge, facteur, service des eaux,…). En général, les hommes se consacrent aux travaux des champs et à l’entretien des bâtiments tandis que les femmes assurent les tâches ménagères. Les bombardements, naissances, communions et décès rythment la vie quotidienne de la petite communauté, éprouvée par une grave épidémie de fièvre typhoïde qui fera 600 morts.

En 1918, le calme revient dans la région, l’hôpital se vide et les derniers réfugiés quittent la Chartreuse en mars 1919 pour laisser de nouveau place au sanatorium.

LISTE DES RÉFUGIÉS BELGES DE LA CHARTREUSE DE NEUVILLE

L’HOSPICE-ASILE DE LA CHARTREUSE DE NEUVILLE
1946 – 1998

Après la seconde guerre mondiale, la Chartreuse est, comme au début du siècle, la propriété de l’association de la « Société de l’Hôpital Cantonal de Campagne ».
Après les périodes troubles de guerre, la Chartreuse devient en 1946 l’Hospice de Neuville.
C’est un hospice public attaché administrativement à la clinique chirurgicale de Campagne les Hesdin, siège de l’hôpital créé par Victor Morel. L’abbaye de Valloires est aussi une annexe de l’hôpital.

Les particularités architecturales influencent le fonctionnement de l’Hospice qui tire avantage de tout ce que peut offrir le site : La Chartreuse fonctionne comme lors de la période belge, comme un petit village, même si la configuration de l’hôpital évolue au fil des lois et des normes qui réglementent le domaine hospitalier.

En 1952, la Chartreuse compte jusque 481 lits. En réalité seulement 190 pensionnaires vivent sur place. Ce sont en majorité des vieillards et des infirmes, n’ayant plus de famille pour la plupart, ou venus de l’asile psychiatrique de Saint Venant (arrondissement de Béthune) où les places se font rares depuis l’ouverture d’une école pour enfants handicapés.
Dès cette époque, il faut envisager l’augmentation de la capacité d’accueil.
Les premiers aménagements sont apportés entre 1950 et 1955 : la cuisine et la buanderie sont modernisées.
Cependant, un journaliste local, M.Leroy, soulève auprès de la Direction Départementale de la Population un souci de taille : l’insalubrité du bâtiment.
Dans des articles de presse ou des courriers , il n’hésite pas à affirmer que le bâtiment ne convient pas à une activité hospitalière, que l’hôpital ne peut entretenir l’aura artistique de la Chartreuse et que le bâtiment devrait être de nouveau cédé à l’ordre des Chartreux.

La question se pose alors au préfet :
doit-il investir des capitaux dans le site pour le rénover ?
ou doit-il se soumettre à des questions confessionnelles et politiques ?

Finalement, il n’est pas possible de fermer l’hôpital car les hospices des environs n’offrent pas la capacité d’accueil pour absorber les pensionnaires de la Chartreuse (300 personnes dont 37 enfants, 123 hommes et 134 femmes).

Au cours de l’année 1958, de nouveaux aménagements sont apportés avec la réfection d’une salle d’accueil pour les familles, l’installation de douches et aussi la réfection d’un bâtiment isolé dans le parc de la Chartreuse, la Prairie.
Ce modeste pavillon situé idéalement près des bois, est réservé aux jeunes de la Chartreuse, avec une capacité de 25 lits. Le ministre de la population déclare que le bâtiment devrait « être gai, peint aux couleurs claires, si possible décoré pour éveiller l’esprit des enfants ».

L’hospice de la Chartreuse n’était à l’origine destiné qu’à accueillir des vieillards ainsi que des malades chroniques incurables. Mais l’habitude est prise dans le département de diriger vers la Chartreuse les pensionnaires aux caractères difficiles, les petits délinquants, les instables. On évoque alors le fait de reconnaître la Chartreuse comme un « établissement psychiatrique », afin de légitimer le décongestionnement des hôpitaux psychiatrique vers l’établissement. Mais cela ne sera jamais fait.

Peu à peu, les pensionnaires qui arrivent à la Chartreuse sont des personnes plus valides, de tous âges et de tous les départements limitrophes.
Le nombre de patients étant toujours plus important, le nouveau directeur lance un plan de recrutement. Le personnel qui ne compte en 1950 qu’une vingtaine de personnes pour 300 pensionnaires, passe à 210 pour 400 pensionnaires dans les années 60.
Jusqu’en 1998, l’hôpital comptera un maximum de 500 pensionnaires.

Le site influence donc le fonctionnement de l’hôpital.
L’isolement est très marqué. Un jeune patient qui y a grandi, décrit la chartreuse comme une « bulle » et se rappelle le saisissement qui a été le sien lorsqu’il a du déménager « à l’extérieur ». Il s’est aperçu alors de l’agressivité de l’environnement extérieur et de la dureté des relations avec ceux qui n’habitaient pas la Chartreuse.
L’enceinte et le porche d’entrée marque la limite de l’institution, et beaucoup la pensent infranchissable.

Cet isolement est rompu lors des sorties accordées aux patients une fois ou deux par semaine. « Les Chartreux » comme on les appelle dans le territoire se rendent le plus souvent à Montreuil où ils peuvent dépenser leur pécule.
Cet isolement est également rompu occasionnellement lors des matchs de foot (l’hôpital possèdant sa propre équipe), lors des kermesses où on ouvre les portes de la Chartreuse aux habitants des environs et où les pensionnaires peuvent exposer des objets qu’ils ont fabriqué. D’autres occasions encore permettent une sortie du vase-clos comme des excursions au ski, à la piscine, à la mer… financées par les fonds collectés lors des kermesses.
Ces dernières activités ont pu se développer grâce aux lois sur « l’humanisation des hôpitaux » et la volonté des membres du personnel qui se sont battus pour responsabiliser les patients et permettre des activités extérieures.
Certains membres du personnel suivent une formation pour devenir Aide Médico-Psychologique car la plupart ont été engagés sans qualification spécifique.

La possibilité de vivre d’une manière individuelle et collective influence la répartition des services et des logements pour les membres du personnel. Les employés qui résident sur place se voient affecter « un pavillon » (ermitage des pères) et peuvent y vivre avec leur famille. Si un couple se fonde parmi les patients, il peut également bénéficier d’un pavillon qu’il aménage à son aise. Dans les ailes (comme celles de la cour d’honneur ou de l’imprimerie) sont aménagés des dortoirs séparés pour les hommes et les femmes.
Ensemble, soignants et patients, constituent une grande famille, un village où chacun se connait.

Malgré le recrutement, le manque de personnel se fait toujours sentir.
Émerge alors l’idée pour palier ce manque de faire participer les patients, comme ils le peuvent et comme ils le souhaitent, à la vie quotidienne de l’hôpital. De nombreuses activités sont déléguées aux patients : faire les lits, donner à manger aux enfants et aux grabataires, nettoyer et entretenir les parties communes, les couloirs, les dortoirs, faire la toilette et aider à l’habillage de certains pensionnaires, participer aux cuisines, à la lingerie, à la menuiserie, cultiver les terres…
En échange de ce « travail », les patients reçoivent un « pécule ».
Au delà de la réelle reconnaissance du travail effectué et du sentiment d’utilité que cela apporte aux résidents, c’est un statut de membre à part entière d’une communauté, d’une société, que les patients reçoivent, c’est la dignité d’une place dans le monde.

La culture des terres à la Chartreuse, comme toujours, permet une relative auto-suffisance alimentaire.
Le jardinier dirige une petite équipe de patients qui cultivent légumes, fruits et fleurs. Une partie de la viande est, elle aussi, produite sur place avec l’élevage de cochons nourris avec les déchets alimentaires de l’hôpital de la Chartreuse (et aussi ceux de l’Hôtel Dieu de Montreuil-sur-mer qui n’avait plus l’autorisation d’avoir de cochons en ville). Le boucher tue un ou plusieurs cochons par semaine car « ils mangent bien ! ».
En plus de la production alimentaire, l’autarcie est aussi possible grâce aux différents corps de métier ou activités, boucher, cordonnier, coiffeur, maçon, peintre, cinéma…, qui en outre concourent à cet esprit de « village ».

En 1980, le Centre Hospitalier de l’Arrondissement de Montreuil, le CHAM, est créé.
Un nouvel hôpital est bâti à Rang du Fliers et les patients de la Chartreuse sont redirigés progressivement vers des centres adaptés à leurs pathologies. Beaucoup regrettent alors et regrettent encore la vie à la chartreuse.
Chaque année depuis 2010, lors de la « journée du CHAM », ces anciens résidents reviennent passer une journée dans leur ancien « village ».
C’est pour eux l’occasion d’échanger des souvenirs et pour nous de récolter cette précieuse mémoire.
Le projet de mettre en lumière cette « mémoire hospitalière » de la Chartreuse est en cours …

LES SŒURS DE BETHLÉEM

En 1997, la communauté des Sœurs de Bethléem, de l’Assomption de la Vierge et de saint Bruno, se porte acquéreuse de la Chartreuse par le biais de l’association des Corbières.

Les particularités de cette communauté résident dans sa célébration liturgique, l’observation du silence et de la solitude et une obéissance totale à l’Église de Saint Bruno.
Leur siège est l’ancienne Chartreuse de Currière. C’est assez naturellement, qu’elles se positionnent lors de la vente du monastère de Neuville.
Elles s’y installent dès 1998, les quelques résidents encore présents vont alors croiser leur chemin.
L’objectif est de réhabiliter la Chartreuse afin d’y installer une congrégation de moniales. Pour cela des bénévoles et des chantiers de réinsertions s’attèlent au chantier.
La priorité est la mise hors d’eau et hors d’air de la Chartreuse. Le constat est rapidement établi que les boiseries et les charpentes des toitures sont attaquées par un champignon, la mérule.
L’association des Corbières porte alors l’affaire en justice pour vice caché lors de la vente.
Le CHAM est condamné à rembourser l’achat du site et doit également verser un préjudice pour les travaux déjà accomplis.
Les dernières religieuses partent en avril 2005.
Le monastère est à nouveau délaissé.